yann beauvais. Tu Sempre

 

 

Une installation contre l’épidémie du Sida.
Aujourd’hui, si l’on cherche des propositions d’artistes qui travaillent sur le sida, nous ne pouvons que constater qu’il n’y a presque rien. Nous assistons véritablement à une désertion de tout discours, de toute approche publique ou artistique autour du sida. C’est dire que l’installation de yann beauvais vient plus que combler un vide : elle est nécessaire, elle s’impose comme un moment incontournable de nos préoccupations quotidiennes.

 

ART, AMOUR ET POLITIQUE

« L’art a réellement le pouvoir de sauver des vies, et c’est le seul pouvoir qui doit être reconnu et défendu de toutes les façons possibles. Mais si nous devons faire cela, nous devrons abandonner la conception idéaliste de l’art. Nous n’avons pas besoin d’une Renaissance culturelle ; nous avons besoin de pratiques culturelles qui participent activement à la lutte contre le sida. Nous n’avons pas besoin de transcender l’épidémie, nous avons besoin de la stopper ».
Douglas Crimp, "Sida : analyse culturelle-activisme culturel, 1987" [1]

Le sida a provoqué la plus grande crise de la représentation de notre époque. Il a révélé plus que jamais que les discriminations, les inégalités et les mécanismes de domination socio-économiques sont les premiers responsables de l’ampleur de l’épidémie.

L’installation de yann beauvais appréhende cette problématique en manifestant une exigence et une douceur malicieuse. La dialectique spectrale des signes visuels et sonores que Tu, sempre déploie [2] vise avant tout à montrer qu’il n’y a pas une représentation unique du sida, mais une multitude d’approches singulières, d’aspects, de facettes.Cette multiplicité mouvante interroge la nature constitutive et politique de la représentation elle-même, ses complexités, les effets du langage, la textualité comme lieu de vie et de mort [3].

Cette œuvre nous fait ainsi reconnaître « dans le sida un agent d’infiltration (si ce n’est de transformation) du corps social dans son entier » [4].

Le mur rotatif, cette espèce d’horloge qui fait le cœur aveuglant de ce dispositif, c’est le mur de la représentation du sida qui s’effondre perpétuellement, et qui se dissémine en projetant des textes dans l’espace et sur les corps des visiteurs. La lumière, comme un rayon laser qui désintègre, induit ainsi une irradiation, voire même une contamination du sens, démontrant qu’il n’y a de corps que textuel. Cette résille éphémère des discours sur le sida recouvre la dimension internationale de l’épidémie (les textes apparaissent en anglais, en arabe, en français, en italien...), tout en impulsant une prise de conscience qui ne peut être que singulière.

C’est entre l’art, l’amour et le politique qu’agit Tu, sempre, par la mise en scène d’un « espace critique du langage » [5]. Les signes n’exercent pas seulement un pouvoir inquiétant et envoûtant, ils déplacent toute assise sûre d’elle-même et scrutent plus profondément dans la nuit la possibilité d’un cri d’amour, d’une écoute nouvelle, d’un sentiment d’urgence. Tu, sempre est une invitation incessante à réajuster, à recontextualiser, à réinventer, à modifier encore et encore, nos identités et nos pratiques : « tenez la route, parce que la crise du sida ne fait encore que commencer » [6].

Paul-Emmanuel Odin commissaire de l’exposition


[1Douglas Crimp, "Sida : analyse culturelle-activisme culturel", revue October, n°43, 1987 ; repris dans "Melancholia and Moralism", MIT Press, 2002 ; traduit en français dans "Aids Riots", Edition du Magasin, Grenoble, 2003.

[2Décrivons brièvement les éléments de l’installation : des textes vidéoprojetés sur un mur rotatif dont l’une des faces fait miroir et renvoit les textes sur les visiteurs et l’espace alentour ; une musique électronique de Thomas Köner reprenant des sons réels de manifestations ; des photographies extraites d’albums privés ; deux piles d’affiches, l’une reproduisant la gravure ancienne d’une fleur portant le nom de sida occidentalis et l’autre représentant l’image médicale du VIH ; quatre enregistrements sonores audibles par casque qui sont des témoignages de militants dans la lutte contre le sida ; une cartographie du monde déployée au sol et qui expose, pays par pays, les statistiques des personnes infectées et mortes des suites du sida.

[3Il faut bien sûr inscrire Tu, sempre dans la filiation esthétique et théorique des vidéoactivistes américains Gran fury, General Idea et Group Material, et des " cultural studies " de Stuart Hall. Mais il serait plus précis encore de dire que si Tu, sempre se refère à cette esthétique conceptuelle qui a été inséparable d’un activisme artistique, il y a ici une véritable appropriation personnelle des formes, et même plus, un renouvellement et une réactualisation des modes d’interventions, ce qui rend d’autant plus précieux l’existence de cette œuvre à un moment où le silence sur le sida tend une fois de plus, du côté occidental, à refermer, à empêcher toute mobilisation. Sur les " cultural studies " : Stuart Hall, " Cultural Studies and Its Theoretical Legacies ", in Cultural Studies, Lawrence Grossberg, Carry Nelson, Treicher ed., New-York, Routledge, 1992.

[4Bill Horrigan, " Notes on AIDS and its combatants : an Appreciation ", in Michael Renov ed., Theorizing Documentary, New-York, Routledge, 1993 ; trad. en français en 1997, « Notes sur le sida et ses combattants : une évaluation », in La vidéo, entre art et communication, ed. Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris.

[5Larrys Frogier, « Strates de résistance, travail de mémoire », in Tu, sempre #5, cat. Yann Beauvais de L’espace multimédia Gantner, Bourgogne, 2003.

[6« Drive, the AIDS crisis is still beginning » est le titre du catalogue de l’exposition consacrée au vidéoactiviste Gregg Bordowitz, Museum of contemporary Art de Chicago, 2002.