la ligne

cycle de lectures

 

 

la ligne- un cycle de lectures à la compagnie proposé par Arno Calleja

Chaque mois, un auteur est invité à lire ses textes, occasion pour lui de déplier un pan de son écriture dans le vis-à-vis, dans le biais, dans l’ouïe-à-ouïe - dans sa ligne.

la ligne se voudrait droite et courbe, éclose et fanée, coulante et gelée, barrée et lisible ; espace accueillant les expériences les plus jouissives de l’écriture d’aujourd’hui.

Dans son déroulé, mois par mois, le cycle la ligne relie des auteurs qui éprouvent l’exigence du linéaire jusqu’à ses points de rupture : récit, monologue, prose, fragments, éboulis...
A.C.

 

CORINNE LOVERA VITALI le 7 mai 2010

extrait de tout ce que je veux, leséditionsprécipitées, 2006

je voudrais bien ne pas l’empêcher d’être génie et ne
pas l’empêcher d’être une femme à chatte mais si
c’est pour qu’elle soit juste bien je suis prête à l’empêcher
de tout même de ce que je ne devrais pas, je
l’empêche d’être génie je l’empêche d’être malade je
l’empêche d’être femme je l’empêche de se noyer du
coup, je lui empêche tout je me mêle de tout, je lui
empêche sa mère son père son frère, je lui empêche
ses impossibilités, la maladie de sa mère la tyrannie
de son père son frère violeur je lui empêche, toutes
les morts je lui empêche, tous qui meurent autour
d’elle, et quand elle tombe violemment amoureuse je
lui empêche que ce ne soit pas des bonnes personnes

lien vers le travail de clv :
non.ultra-book

DIDIER DA SILVA le 2 avril 2010

extrait de Hoffmann à Tôkyô, éditions Naïve, 2007

Ses humeurs ? Une loterie. Son âme ? Elle aurait donné aux éponges des leçons d’hospitalité (...) Il ne préférait pas le bonheur au malheur, les deux avaient leur intérêt (...) Valse triste, valse drôle, il ne savait pas danser.

extrait de Treize mille jours moins un, éditions LaureLi, 2008.

S’il était un personnage de roman, dirait-on de lui qu’il est méprisable, insignifiant ou attachant ? Un peu les trois : dans quelles proportions ? Serait-il moins gêné d’être soudain aveugle, sourd ou muet ? De le devenir graduellement ? La gravité en tant que phénomène, l’irréversibilité du temps et le vieillissement létal des chairs se rangeaient-ils dans la catégorie des maux nécessaires, attendu que l’abrogation de ces trois lois ne faciliterait pas forcément son existence ? (...) Décompte fait de l’entretien des fonctions vitales, des engagements pris sous une contrainte quelconque et de diverses addictions, que subsistait-il d’une journée ? (...) En admettant que bonheur et malheur soient des concepts pertinents, qu’il ne soit jamais heureux très longtemps était-il réellement compensé par le fait que ses malheurs ne duraient pas ? Sa conscience étant l’otage de son corps depuis treize mille jours, était-il raisonnable d’espérer encore sa libération (Virez-moi ce négociateur !) ? Et si, une fois de plus, il allait voir ailleurs s’il y était ?

Liens pour découvrir l’auteur :
Halte là
Les idées heureuses
éditions Leo Scheer

EMMANUEL ADELY le 5 mars 2010
Lecture à deux voix avec Frédéric Dumond

Mad about the boy, éditions Joëlle Losfeld, 2003

ça s’appelle mad about the boy
c’est donc une chanson
c’est une chanson de dinah washington et c’est une chanson d’amour
c’est une femme ou ça pourrait être un homme qui attend l’autre donc c’est un élan c’est l’élan amoureux, un élan, une attente
les mots qu’on pense en boucle qu’on chante en boucle à devenir fou et folle
c’est juste une chanson dont le refrain est l’autre

Lien pour découvrir les oeuvres de Emmanuel Adely

ANTOINE BREA le 5 février 2010

extrait de
Méduses, Le Quartanier, 2007

Comme à chaque coup que je venais, mon père, je t’ai contemplé longtemps après dîner au séjour sous perfusion dans ta petite voiture. On n’a jamais bien su ce qui t’avait eu. En ce qui me concerne, ils ont beau dire les généralistes, les curés consultés, j’estime que des désespérances internes d’assez gros calibre t’avaient brûlé comme un feu grégeois. Ma mère, pendant ce temps tu pleurnichais dans ta vaisselle. Je t’ai contemplé, mon père, qui ne pouvais rien, qui ne savais plus, et j’ai eu envie comme ça de te pincer les cuisses, assez dur, pour voir. Me rendre compte de l’affaissement. Les améliorations. L’écroulement de ton être, aujourd’hui, peut-être, un peu moins pire. Pour être sûr aussi, mon père, que tu ne nous montrais pas des comédies. Un de tes sales tours de viduité. Après tout, quand on t’amenait le crucifix, tu écartais les lèvres. J’ai joué aux va-et-vient, mon père, avec ton siège avec tes nerfs sur des roulettes et t’ai poussé dans la fenêtre en prétextant l’usure des freins. Et tu n’as pas bronché. Par habitude je ne sais pourquoi pour te faire mal j’ai également serré j’ai généré des tortures dans tes mains. Et tu n’as pas failli. Mon père, également j’ai mis mes doigts dedans tes yeux tes deux yeux bleus et épilés de dormeur grand ouvert. Ensuite, j’ai empoigné ton peigne, mon père, le peigne noir qu’enfant-apache j’avais volé pendant ta sieste dans ta poche pistolet ; sur toi, que je voyais perché très haut en l’intérieur, j’ai testé des coiffures, j’ai ratissé la pelure vers l’arrière, à l’iroquoise, et j’ai marré, et j’ai marré, à gorge développée.

pour en savoir plus sur l’auteur lien vers son blog : (amour)journal d’Antoine Brea

ALBAN LEFRANC le 15 janvier 2010

extrait de
Vous n’étiez pas là,
éditions Verticales, 2009

"Vous aimeriez pouvoir dire que votre mère est morte à la naissance, votre père à la conception, ça aurait une certaine allure, ce serait beau comme une attaque de diligence, mais non, vous n’allez pas jusque là. Jusqu’à un certain point, vous devez endosser des parents. Et c’est vrai que tout le monde adore les histoires de papa. Dites-moi qui est votre père, je vous dirai qui vous êtes. Un papa, c’est décisif. La science est contre vous, on vous montre des radios, des courbes, des vidéos, des taches : il a bien fallu un père pour expliquer votre chair ici. Rien à faire. Parents, grands-parents, arrière grands-parents, on vous tient, votre compte est bon. On a des preuves, des arbres généalogiques. On peut vous expliquer. Avec les seins de son père, les couilles de sa mère, elle ira loin cette petite Christa."

pour en savoir plus sur l’auteur lien vers son blog : Attaques sur le chemin, le soir, dans la neige

Alban Lefranc est né en avril 1975 à Caen. Écrivain et traducteur, il vit entre Paris et Berlin. Fondateur en 2002 de la revue La mer gelée (création, critique, traduction), il a publié des inédits de Elfriede Jelinek et de Christian Prigent (cinq numéros parus). Traducteur de l’allemand (notamment de Peter Weiss), il collabore aussi à de nombreuses revues (Inculte, CCP, Le Quartanier, Carbone, Rue Saint Ambroise...)

Il est l’auteur de trois récits : La vraie vie (Hache, 2002) puis Attaques sur le chemin, le soir, dans la neige (Le Quartanier, 2005, autour du cinéaste allemand Fassbinder) et Des foules, des bouches, des armes (Melville/Léo Scheer, 2006, autour de la Fraction Armée Rouge).

Vous n’étiez pas là (autour de la chanteuse Nico), est la 4e fiction d’Alban Lefranc. Le livre fait l’objet d’une traduction/parution en Allemagne, comme le troisième volet d’une trilogie intitulée Angriffe comprenant ses deux précédents récits (Blumenbar Verlag, traduit par Katja Roloff, octobre 2008.