Représenter L’immangeable

 

 

Cuisiner s’immisce dans l’expérience de l’art, c’est une porte qui s’ouvre là où on ne s’y attend pas. On déplace une pratique quotidienne. Performances culinaires Paul-Emmanuel Odin

 

Juin 2004. Alors que nous écrivions en biscuit « représenter l’immangeable, manger l’irreprésentable », la formule mangeable m’a permis de poser certains angles d’approches sur le signifiant et le corps.

représenter l’immangeable  : quand on mange une carotte, on ne mange pas le signifiant carotte. J’entends ainsi ouvrir une réflexion sur les mots de la cuisine. Les mots et les images des recettes appartiennent à la représentation, ils sont immangeables. Si dans la cuisine quelque chose ne se mange pas, quelle est cette part irréductible du signifiant en plus qui reste, qui scintille de lui-même comme un tableau, une musique, ou autre chose encore ? L’art est-il immangeable ? N’aurait-il pas pour tâche de représenter cet immangeable, la mort, la maladie, la faiblesse, le corps, le désir ?

manger l’irreprésentable  : il s’agissait de faire une allusion indirecte au sujet de l’art car la parole dit ce que le corps ne peut absorber, ne peut pas supporter ; cette formule résonne alors comme un écho à l’installation de yann beauvais sur le sida (à la parole impossible, au silence du sida). Mais aussi elle est comme une émanation de mes élucubrations sur l’oralité (Chrysippe : « quand tu dis le mot “chariot” un chariot passe par ta bouche »). L’hypothèse est donc qu’on ne peut représenter ce que l’on mange sinon par un détour insupportable. Manger touche donc un point limite de la représentation : le signe, le sens, ne peut être consommé, ingéré.

Mais cette formule résonne encore avec ce fait divers lugubre : en 1915, la firme Van Houten convainquit un condamné à mort de crier “buvez du chocolat Van Houten” au moment de son exécution, en échange d’une somme versée à sa famille (cité par Malevitch, Le nuage en pantalon, Ed. Mille et une nuits, p.28.).

Pour la présentation des livres de Denis de Lapparent, le dimanche 12 décembre 2004, il a été pensé de répondre culinairement et littéralement à ses livres. Aux détournements des images des monuments de Marseille, nous avons donné la forme culinaire suivante : une porte d’Aix en pain d’épices. Autour de la classification poétique des noms de rue : nous avons choisi de faire une étoile de calissons (parce que la rue de l’étoile est tout proche de la compagnie). Parmi les innombrables anagrammes du mot Marseille, nous avons choisi « laser miel » : nous avons fait un « laser miel », un cigare au miel de quatre mètres.

Le 15 avril 2005, pour la rencontre-lectures autour de L’inventaire n°6, nous avons réalisé un texte mangeable en brioche à partir d’un extrait du texte de Mathieu Provançal : « en matière d’indentité, l’inconnu est ce qu’il y a de plus gracieux. » La phrase en brioche s’étalait sur quinze mètres de murs, comme un texte public, un graffiti d’un nouveau genre. La matérialité du texte interroge le sens, la notion de gôut littéraire, dans une ambiguïté de niveaux qui sont courtcircuités par la proposition. Au fur et à mesure que le texte a été mangé, les lettres disparaissaient, trouant la phrase, le texte : le public est obligé de manger l’art, se trouve impliqué dans un processus ou un rapport nouveau au manger. On est loin des soupes de lettres en pâtes. La formule signifiante qui est goûtée est intelligible, on mange le sens, et au fur et à mesure que les lettres sont mangées, le texte s’effrite, se disloque, mais à la mémoire du texte s’est superposée la mémoire gustative, tactile, d’un autre corps.

(à suivre)