Muriel Modr-Makhzin

Muriel Modr, Juin - Aout 2002

 

 

Une des définitions que je pourrai donner du magasin : quand on retourne à l’étymologie sort le mot armoire et dans le mot armoire, il y a les tiroirs. Voilà, on est dans une histoire d’ouvrir à l’infini des tiroirs en se concentrant sur le mot magasin. On peut dire aussi, alors c’est à l ’infini, qu’il y a un autre mot, un autre mot arabe, un mot fort que j’ai appris en Tunisie, c’est le mot « hasard ». Avec ce mot hasard, hasard des objets trouvés aussi faut-il les voir, si on les trouve c’est qu’aussi à un moment donné on est prêt à les regarder.

 

Est-ce que tu peux commencer par m’expliquer pourquoi une proposition à la Compagnie, pourquoi une proposition ici ?

Pourquoi ce projet à la Compagnie ? En fait je suis arrivée à Marseille en 89/90 et je partageais un atelier avec d’autres artistes rue longue des Capucins. Donc, ça fait un petit moment que je fréquente ce quartier. J’habite le quartier du Panier pas loin d’ici. J’ai partagé pendant plusieurs années cet atelier dans Belsunce et j’ai rencontré des gens avec qui, sans que j’en sois vraiment consciente, il y avait une familiarité, on pourrait dire entre l’organisation de ce quartier et ma propre organisation qui à l’époque était bien tournée sur l’Afrique. Puis régulièrement, j’ai eu l’occasion de travailler dans le quartier avec la proximité d’une école qui se trouvait à l’époque rue Korsec, puis rue Parmentier. Avec les enfants de cette école j’ai fabriqué pendant plusieurs années des ateliers qui ont débordé un peu du cadre institutionnel. Régulièrement, je suis retournée rencontrer cette école jusqu’à la construction de la bibliothèque qui a débuté par l’exploration d’un grand trou dans la ville. Nous l’avons appelé l’histoire de la « Petite archéologie » avec plusieurs temps forts. Entre autre, un temps où nous avons enterré notre trésor, notre petite archéologie au fond de ce grand trou avec la complicité des ouvriers, en ayant pour repère de le situer sous ce que serait plus tard l’emplacement de la grue. J’ai beaucoup travaillé avec des enfants, les mots et leur traduction d’une langue à l’autre. Il y a une vivacité et un appétit de faire qui suscite des propositions très tonifiantes pour les adultes, souvent un aller-retour constructif. Revenons au chantier, une des bases de mon travail biographique, c’est ma biographie d’avoir grandi avec un père maçon sur les chantiers. Les maçons traversent les frontières cela rejoint l’international, c’est vrai partout il y a des maçons. Après la « Petite archéologie » nous avons prolongé le projet avec « Mesure et démesure ». Le chantier commençait, nous avons effectué une mesure de la taille de l’ampleur qu’allait prendre cette bibliothèque dans le quartier, une mesure à la fois en volume, en géographie, à la mesure de ce qu’on imaginait que ça allait être d’une part pour les adultes et puis de l’autre pour ces enfants qui ne savaient pas encore lire et écrire avec eux un livre, un livre qu’ils pourraient relire ou lire ou vérifier plus tard. Pendant deux années en conclusion, il y a eu la proposition de la compagnie de présenter ce travail et d’avoir à nouveau une lecture. Souvent je travaille un peu en boucle, on fabrique quelque chose, on en a une lecture et puis cela ouvre sur autre chose, en gardant un fragment du passé.

Tu parlais de l’habitude que tu as de travailler avec des gens, comment tu fonctionnes dans ce travail, est ce que c’est des choses que tu peux qualifier d’ateliers ou est-ce que c’est au-delà de ça ?

Si ce n’était pas présomptueux, je dirai que ma vie ou ma survie c’est un atelier permanent, ça me permet aussi d’y mettre mon chantier. Alors, est-ce que c’est la tour de Babel ou est-ce que c’est un échafaudage ? Je suis plus proche de l’échafaudage en fait, je suis plus proche des constructions éphémères : les échafaudages qui viennent en parallèle en réparation des devantures, ou en augmentation des bâtiments. Je ne peux pas gommer, totalement, il y a toujours quelqu’un derrière et ça m’intéresse ce quelqu’un. Comme beaucoup d’artistes, j’ai rarement eu longtemps un grand atelier fixe et confortable, même si c’est toujours un peu un projet utopiste, en fait je crois que ça n’arrivera jamais. Donc l’atelier il est autant dans un lieu clos ou un abri qu’il est dans la relation que j’ai avec les gens et je ne peux pas ne pas les en avertir.

Je ne fais jamais abstraction de la question de société, politique, de l’organisation de sociétés et sur la légitimité sur ce qui est renvoyé comme autorisation, comme légitimité, comme faisant raccord ou pas à une autorisation d’identité. Quelle valeur on met sur cette identité et cette légitimité, quand on me demande ce que je fais : j’aimerais pouvoir faire des phrases entières, ne pas dire seulement « artiste ». Je crois que c’est compliqué de répondre « artiste » parce que ce n’est pas un mot partagé par le plus grand nombre et donc effectivement on est obligé de le mettre en morceau, en bouts, c’est bien ça et de prendre tous les morceaux et voir qui les ramasse et comment le puzzle est remonté ou pas. Ça pose bien la question de la légitimité.

Les gens avec lesquels tu travailles c’est des gens qui ne gravitent pas dans ce qu’on appelle le « milieu culturel » ou « artistique » et même, je pense que certains d’entre eux ne savent pas vraiment ce que ça peut être ou ce que ça peut représenter. Comment ils perçoivent cette question de légitimité justement, par rapport à ton statut à toi, à ce que tu fais ?

Il y a deux temps, dans un premier temps ce qui m’importe c’est qu’il y a trop de personnes, de gens à qui on n’a pas donné les clefs, même les clefs sur ce qu’ils fabriquent eux-mêmes ils n’ont pas de retour, c’est une question de retour, les gens n’ont pas de retour sur ce qu’ils fabriquent et ils n’ont pas de lecture. Rien ne vient de rien. Il y a les choix d’aménagement personnel, des objets, des projets et chacun seul ou à plusieurs est toujours en train de construire quelque chose mais sans forcément en avoir la lecture. Moi ça m’intéresse comme ça très humblement de dire, ce que vous êtes en train de fabriquer et ce que je suis en train de fabriquer, nous avons quelque chose à écrire ensemble là-dessus et je ne pourrai pas complètement le faire si vous-mêmes vous n’étiez pas en train de déplacer cet objet et d’en faire « ça ». C’est ce « ça » là qui va nous interroger peut-être ensemble. Comment, les gens rassemblent comme ça des choses, quelles sont les cultures multiples dans l’enfoui ? J’aime bien aller dans l’enfoui, oui, c’est douloureux aussi parfois, c’est pas toujours simple c’est une responsabilité aussi. Si on se permet ça il faut se découvrir, il faut se mêler, on ne peut pas aller à la frontière des enfouis comme ça et puis soi-même ne pas se découvrir. Donc parfois c’est joyeux, parfois c’est léger, parfois c’est plus compliqué.

Pour en revenir à cette exposition, je crois que c’est un projet qui vient de très très loin ; est-ce que tu peux m’expliquer l’origine ?

J’ai dit au départ que ça venait de loin parce que quand je suis entrée dans ce mot « magasin »il y a un certain nombre d’années. J’aime bien comme ça m’approcher des listes, c’est un travail que des artistes ont commencé depuis très longtemps, aborder les listes. Par exemple j’aime bien la liste des mots « aimants », pas du verbe aimer, mais du verbe aimanter et magasin je le mettrais tout en haut de la liste, c’est vraiment un mot aimant.
Aimant dans le sens évocateur ?
Dans le sens de capteur, vraiment de l’aimant, le mot capteur, un mot qui aimante, qui ramène à lui beaucoup d’énergie. J’ai rencontré à Marseille une artiste qui s’appelle Nadia Jélassi qui présentait son travail, qui était là pour quelques jours et qui vit à Tunis, qui enseigne aux Beaux-Arts de Tunis, c’était en 95 et on s’est bien aimantées toutes les deux. On s’est rendu compte qu’on avait vraiment des mots en superposition, à l’époque c’était surtout sur le « tarif », j’ai appris par elle d’ailleurs que c’était un mot d’origine arabe et ce mot tarif, quel est le prix des choses, le tarif, c’est quoi le tarif ? Donc, je suis partie la rejoindre à Tunis et à Carthage, on s’est retrouvé dans le musée de Carthage, le musée archéologique et c’est à cet endroit que le mot magasin est vraiment ressorti fortement : quel était le magasin de Carthage, le magasin des Phéniciens ? On a engagé un travail de recherche, en fait il se trouve que ce musée était aussi en chantier, donc là il y avait des données. Moi je retrouvais des repères par rapport aux maçons, aux chantiers, qui étaient-eux-mêmes à la fois des maçons, des guides dans le musée et travaillaient également avec des archéologues. Nous les avons invités à partager très rapidement notre recherche. On a débuté un travail à savoir ce qui pouvait résider dans ce magasin antique en superposition avec le magasin contemporain, on a ouvert plusieurs pistes présentées in-situ sous forme d’une installation vidéo et d’une germination de céréales sur l’échafaudage.

Je suis allée plusieurs fois travailler avec Nadia à Tunis et Nadia est venue aussi à Marseille, dans nos recherches, nous avons trouvé l’existence d’une stèle phénicienne qui s’appelle « le tarif de Marseille ». Cette stèle a été découverte au siècle dernier par un maçon qui réparait une maison à Marseille, elle a été sauvegardée. Cette stèle faisait parti du temple de Baal qui se situait à peu près à l’emplacement du musée actuel d’archéologie et donc on a fait un pont en questionnant ce lieu et en se demandant : est-ce que le musée est un magasin, un temple ou un abri ? On a donc abordé ce vaste sujet en travaillant beaucoup avec les maçons parce que je me suis aperçue que les Tunisiens avaient une très très grande mémoire culturelle, mémoire par tradition sûrement aussi d’oralité, sur leur Histoire. J’ai passé pas mal de mois à Carthage, j’ai fait un séjour qui a duré trois mois entre autres, et je les entendais faire le guide dans le musée comme des historiens, c’était vraiment extraordinaire. Donc, ils ont été inclus, ils ont vraiment participé à cette réalisation. Quand je suis rentrée, je me suis rendue compte que j’en n’aurai jamais terminé avec ce magasin parce qu’effectivement, c’était aussi bien le magasin qu’on avait dans la tête, le magasin de l’échange, le magasin du commerce, la valeur qu’on donnait aux choses, le petit magasin improvisé sur un carton à l’extérieur. Donc pendant des années, de près ou de loin, j’ai tourné autour de ce magasin, et vraiment c’était une bonne occasion de venir le réaliser ici en l’appelant, en le nommant. C’est un sujet qui est tellement important, dans le sens important en volume, je pense que je vais poser ici mon premier magasin, mon premier vrai magasin, dans lequel je vais travailler pendant ces deux mois. Il va y avoir une ouverture où un certain nombre d’objets seront déposés, jouant entre l’entrepôt, la réserve, le magasin. Ces objets vont évoluer avec la participation des gens du quartier avec qui j’ai déjà commencé à travailler, ce qui permettra de faire un premier inventaire, ce qui me permettra aussi de me poser la question de où vont les objets après la fermeture du magasin, compte tenu que les objets qui vont entrer dans ce magasin sont des objets que je trouve à l’extérieur donc qui sont sortis depuis longtemps des magasins, qui sont sortis de leur valeur première... Quelle valeur ils vont prendre « étant passés et repassés dans nos mains », quels sont ceux qui retourneront à l’éphémère ?

Tu disais que tu avais commencé un travail avec les gens du quartier, en quoi consiste ce travail ?

Il y a plusieurs périmètres. Il y a le fait de traverser tout simplement le quartier avec la marchandise que j’amène de mon atelier ou bien que j’amène de l’extérieur, comme les bois flottés que j’utilise comme pont entre les objets, et du commentaire volontaire que je fais quand on me questionne, c’est à dire, quand je dis un commentaire volontaire, c’est que j’ai prévu bien sûr que je pourrai être questionnée et si ce n’est des réponses, avoir une discussion sur ces objets tout en expliquant en même temps mon projet. Donc la régularité des passages aussi fait augmenter la discussion, à la fois la régularité des passages, la régularité de la présence des magasiniers, des gens qui tiennent les magasins ou qui habitent tout simplement dans le quartier. Par ailleurs, il y aussi le groupe des femmes, ce sont les femmes qui ont déjà une activité à la compagnie avec des rendez-vous réguliers à qui on a présenté le projet, certaines étant des mamans ou des amies de mamans de l’école Parmentier. Avec elles, j’ai abordé les objets trouvés dans la rue que j’amène, leur valeur et la permission que l’on peut se donner de les ouvrir. Il s’est trouvé qu’il y avait des planches à repasser recouvertes d’un linge et qu’il y a eu un prétexte d’ouvrir ces linges qui les entouraient et de partir sur le mot de « repassage » qu’on a décliné, qui nous a amené au fait d’évoquer le passeur et de tirer un fil, tirer un fil dans le sens où prendre un mot, le prendre comme une pelote : on ne sait pas exactement jusqu’où vont nous emmener toutes les traductions que ce mot va porter avec lui. Dans la traduction, j’ai amené la proposition d’un petit travail de mots brodés rebondissant sur une technique déjà utilisée pour l’installation Nord-Sud évoquant l’Afrique et le questionnement sur la dette où j’avais traité le fait d’inscrire des mots brodés. J’avais travaillé à l’époque avec des femmes comoriennes et puis régulièrement, les mots brodés sont revenus dans mon travail : travailler avec des fils, faire des installations en tirant tout simplement un fil entre deux objets, en manipulant des fils. Donc on a abordé ce travail-là qu’on va continuer ensemble et peut-être même au-delà de l’exposition, les données sur la suite sont loin d’être encore complètement définies.

Une des définitions que je pourrai donner du magasin : quand on retourne à l’étymologie sort le mot armoire et dans le mot armoire, il y a les tiroirs. Voilà, on est dans une histoire d’ouvrir à l’infini des tiroirs en se concentrant sur le mot magasin. On peut dire aussi, alors c’est à l ’infini, qu’il y a un autre mot, un autre mot arabe, un mot fort que j’ai appris en Tunisie, c’est le mot « hasard ». Avec ce mot hasard, hasard des objets trouvés aussi faut-il les voir, si on les trouve c’est qu’aussi à un moment donné on est prêt à les regarder. Dans l’atelier que j’ai actuellement sur la Canebière, le hasard fait que c’est un ancien cabinet d’huissier et que dans d’anciennes armoires, j’ai trouvé un carton de constats d’huissier effectués par ce cabinet entre les années 60 et 70. Ces constats traitent du port de Marseille et racontent d’une part les conditions de travail et d’autre part ce qui pouvait arriver aux marchandises, tous les conflits entre les assurances et les « avaries » de la marchandise. On a là une lecture de l’entrepôt et ça nous renvoie aussi au magasin dans sa définition. Donc là, il y a une boucle qui a été offerte que j’ai trouvé intéressante de prendre parce qu’elle ramène toujours l’humain derrière les objets, dans un contexte politique et économique, donc je propose de les intégrer au magasin et d’inviter à ce qu’il y ait un commentaire à la lecture de ces documents de cette époque de fin de colonisation et d’activités portuaires. Les objets sont conçus pour aller à une fonction, pour aller à une forme de re-vue, on ne peut pas échapper à ce qu’il y ait toujours une lecture en fonction de l’époque dans laquelle on vit, d’où on parle et à qui on parle. Il y a toujours une histoire de négociation donc pas de certitude, proposition de réflexion.

Est-ce qu’il y aura effectivement des choses à vendre dans ce magasin ?
Grande question. Je n’ai pas de réponse encore, j’espère la préciser pendant ces deux mois parce que c’est très ambigu.
Mais l’idée de négociation t’intéressait...

Oui, mais ce qui m’intéresse dans la négociation c’est les rapports de force et la définition de la valeur. J’en suis à peine à la définition de la valeur, pour ce qui est de mon objet c’est très difficile. C’est fait de beaucoup de contradictions les objets des artistes, parce qu’on est malgré tout toujours, même s’il y a des multiples, des séries, plus proche de l’objet unique, même si l’objet était multiplié en grand nombre. Il n’y a pas d’étude de marché qui sont faites, même si ça peut dans certains cas avoir été fait, ça reste un jeu d’enfant par rapport au grand capital. Et puis, on fait des choses pour des gens qui n’ont rien demandé. En vérité il n’y a pas de demande, pas de demande. Selon les époques il pourrait y avoir une petite demande de spéculation, mais enfin c’est tellement infime, on ne peut pas en tenir compte vraiment. C’est très difficile, c’est une réflexion qui a été posée régulièrement mais il n’y a pas eu de grand débat international là-dessus, je ne sais pas s’il peut y en avoir un, c’est très compliqué parce que ça part quand même de la nécessité d’un individu, à faire quelque chose qu’on ne lui a pas demandé.

entretien réalisé par Johanne Larrouzé