Le cerf-volant de Gary Hill, essai monographique

 

 

Paul-Emmanuel Odin poursuit depuis plus de 10 ans un travail de recherche critique sur l’œuvre de Gary Hill. Le livre vient d’être traduit en anglais, langue dans laquelle il verra sa première parution en 2005 en Espagne. Il faudra attendre 2006 pour l’édition française. Ce projet de longue date, participe d’un suivi rigoureux et passionné pour une œuvre contemporaine énigmatique, et s’inscrit à la compagnie parallèlement à l’invitation de Gary Hill en résidence pour la création de Accordions en 2001.

 

Extrait :
CERF-VOLANT
• Le corps céleste. Incidence of Catastrophe . (1988)

Dans les déchirures du ciel, le cerf-volant en folie. Je discerne sans faille dans ces bourrasques, que ce signe, qui s’est décollé des pages de Thomas l’Obscur est l’expression littérale de la hauteur du concept [1] et que bien loin d’indiquer un ciel de clarté intelligible, ce module obscur frétille sur fond trouble d’agitation atmosphérique. Il faut donc que tout mouvement d’idéalisation soit emmêlé dans des corps opaques, dans l’énigme d’une matière qui emporte toute structure. Cette chose solide fait écriture sur fond de nuages translucides, astre retenu par quelque fil.

Le ciel est dérangé, déréglé par le vent infernal qui agite ce module géométrique - là où rayonne un gris spectral, un tourment d’orage. Tout l’espace est mouvement à travers cette navigation théorique du cerf-volant - c’est une sorte de curseur, de pointeur, d’index, qui tire loin du sol humain une conception dynamique du signe. Le signe incertain, muet, qui claque, est donc exemplaire d’une sémiotique du visible libérée de la linguistique et de son logocentrisme. Flottaison entre la terre humaine et le ciel surhumain de cette sorte d’esquif où la pensée tangue, virevolte. Le sujet est prolongé dans le cerf-volant, décentré et décadré. Le Moi ne serait plus le centre de ses actions et de son scénario, c’est le monde extérieur, les objets, qui accompliraient les actions du Moi. Quelque chose d’inconnu se cherche là, vers le Très-Haut, par quoi l’objet résiste, fait sujet, d’une subjectivité sans sujet.

Ce qui s’écrit ainsi sur la page des nuages, c’est un signe de l’extériorité : la pensée n’a plus pour domaine le dedans, le passé, elle cherche une voie nouvelle, une issue différente, l’avenir. Elle est cette sorte de projection, de contrariété des forces. La forme n’est plus séparée des forces vivantes qui s’exercent sur elle, qui déterminent ses conditions. Si l’on voit dans le ciel l’Ouvert, l’Infini, l’Illimité, le Dehors, alors la lettre finie du cerf-volant désigne « la passion du Dehors » [2], c’est-à-dire quelque chose comme « la dispersion du présent », la présence comme Dehors, l’intimité avec le Dehors, le dedans du dehors. « L’obscur de ce mouvement est son découvert, cela qui est toujours découvert sans avoir eu à se découvrir et a toujours par avance réduit à la manifestation tout mouvement de cacher ou de se cacher [3]. » Précisément, je saisis là que le cerf-volant ne réussit pas à passer derrière le ciel, ou que le ciel ne réussit pas à se dissimuler derrière lui. Il y a donc « un dedans qui serait plus profond que tout monde intérieur de même que le dehors est plus lointain que tout monde extérieur » [4]. La tension à laquelle j’essaye de me soumettre, c’est celle du présent infini impossible à représenter, et dont découle cette intrusion de l’impensé dans la pensée, ce moment de disjonction originelle. C’est d’un cerveau lent qu’il faut alors parler, c’est-à-dire d’une incapacité de la pensée à s’accrocher à la vitesse des corps.

Le cerf-volant est aussi ce signe ambigu, impur, de la nature qui soulève une chose humaine, du vent qui s’engouffre dans une voile. Tout juste pourrait-on pointer une structure anthropomorphe, celle de Crux, du Christ ou plutôt, du Séraphin ailé en cerf-volant (celui qu’on voit dans différentes versions de Saint-François reçoit les stigmates, de Giotto, corps céleste sans attaches ici-bas, souffle de l’Esprit, envol de l’ange). Ou bien l’objet est une métaphore - de la tension du fil du regard, de ce fil qui serait attaché à la caméra comme à un corps voyant qui se perdrait dans le ciel invisible, ou de ce corps du visible comme une espèce d’œil noir qui s’agite, œil détaché de la vue, qui fait écran pour se frotter contre l’œil du soleil, parcelle de corps terrien qui s’envole, qui part dans le vent. Le module ne se résume pour ainsi dire à aucune des différentes interprétations qu’il génère. Il se pluralise dans sa découpe géométrique, coupure discontinue dans le ciel, squelette de forme inassimilable, insoumise, signe qui ne suit que son propre caprice.

Portfolio


[1Le concept a tendance à monter dans la hauteur.

[2Maurice Blanchot, L’entretien infini, Gallimard, Paris, 1969, p. 66

[3Maurice Blanchot,, L’entretien infini, op.cit.,p. 65

[4Gilles Deleuze, Foucault, Ed. Minuit, Paris,1986, p.103.