L’OUBLI, une installation vidéo de Paul-Emmanuel Odin

 

 

Dans la répétition d’une même scène, d’une même chambre (fermée, infinie...), il s’agit, par la confrontation de deux points de vue, de deux écrans, de travailler sur cet écart où le même temps est dissocié entre son devenir et sa trace engluée sur une surface d’inscription qui absorbe tout signe lumineux. Le temps : pris à son propre piège, entre fixité et devenir, jusqu’à l’excès de mémoire dont l’autre nom est l’oubli.

 

vernissage vendredi 10 novembre à 18h30

du 15 au 25 novembre 2006
ouverture du mercredi au samedi de 15h à 19h
entrée libre


L’OUBLI
une installation vidéo de Paul-Emmanuel Odin

conception-réalisation : Paul-Emmanuel Odin / conception du programme informatique : Fabrice Métais / Image : David Lasnier / Son : Cécile Guigny / mixage : Cécile Chagnaud / Avec Jonathan Bidot, Marianne Houspie, Laurent de Richemond.

Dans cette installation double-écran, l’instant est pris dans une durée sans matière, sans mémoire - c’est dire que cette même scène d’amour redoublée à l’image par deux écrans dans la nuit expérimentale, fait un tableau invisible du temps. Le fugace est donc un scintillement nocturne des désirs, et le rayonnement de la lumière - de la non-lumière - consume invisiblement les corps .

le dispositif
Deux écrans côte à côte. À gauche, le plan-séquence, caméra fixe, pour que l’image de la scène (dans un appartement) fasse tableau. Mais la scène, si peu éclairée à la lampe de poche, ne peut faire tableau que dans le deuxième écran, à droite, car c’est un écran de rémanence de la lumière.

la parole
La scène d’amour : des voix qui font vibrer la nuit comme un dehors.
Un homme et une femme se parlent à ce degré d’intimité où la parole vient redoubler ce qui, dans le désir qui passe de l’un à l’autre, se heurte à une demande, une demande d’amour qui est aussitôt demande de parole, et, d’oubli (d’abandon de soi pour se rendre accessible, pour accepter sa propre division dans la rencontre). Une troisième personne s’immisce, parlante dans leur parole, et désignerait non pas une instance subjective tierce, mais l’opacité de la parole en ce qu’elle ne peut jamais être commune, mais toujours adressée à l’autre.

lumière de l’oubli
La lampe de poche et sa dérive tout près des corps : caresse. Les corps, la chambre, n’apparaissent que par scintillements fugaces, évanouissants, zones ponctuelles, détails, morcellement.
Et là, à droite : une photographie sans mouvement, mais toujours en train de se faire, progressivement, au fur et à mesure que le temps passe. Dans ces touches de lumière qui ne cessent jamais de s’ajouter, petits bouts par petits bouts, c’est un tableau du temps qui se constitue. Tout commence donc dans l’obscurité, puis peu à peu, quelques brûlures... Puis tout virera dans le blanc, dissolution...

« l’instant qui ne cesse pas » :
Ce qui fait œuvre ici se défait aussitôt dans un désœuvrement où s’indique le trouble du désir, le surgissement de l’inconscient qui fait trébucher la parole dans ses apories, ses paradoxes. Les voix nocturnes, les apparitions-effacements, découvrent et dissimulent que le symbolique est à la fois ce qui est le plus dur, et le plus doux dans son effacement qui ne pourrait arriver que par ces nœuds du signifiant.
Pour arriver à cette mise en scène du temps dans ses béances intuitives, dans le bouleversement qu’introduit toujours l’amour, il a fallu d’abord toute une longue période d’appréhension du temps dans l’obscurité à travers un travail photographique à la lampe de poche en pause B (de 1996 à 2001). Il a fallu ensuite abandonner longtemps cette pratique photographique, car le résultat l’emportait et effaçait l’essentiel du processus, la rencontre des corps et de la lumière, ce temps si particulier, suspendu, qui attendait d’être ouvert par le récit.
L’attente a donc été un temps de transition entre l’instant et un récit désormais possible dans une seule et même image. L’idée avait mûri d’une distorsion de l’instant dans la durée. L’acte de passage entre l’idée et cette installation a été suscitée par la rencontre de Fabrice Métais qui, en m’indiquant les possibilités de la programmation MAX-MSP, a pu réalisé ce programme d’inscription du temps que j’attendais depuis si longtemps, entre vidéo et informatique, dans le long et lent cheminement qui est le mien quant à la nature de l’image du temps. Ce programme qu’il a réalisé, n’est pas un programme de plus parmi d’autres ; je lui ai suggéré le concept pur, dans sa fragilité ; quand il est arrivé avec le patch, c’était partager un même étourdissement, celui de la surprise d’avoir faire naître quelque chose qu’on attendait depuis longtemps mais dont la venue restait, malgré tout, au bord de l’incompréhensible, au-delà de l’entendement. On peut soupçonner ailleurs les avatars d’un tel programme sous des formes publicitaires ; mais ici l’exactitude de la réponse technique a été aussitôt un dépassement de la technique qui, là plus qu’ailleurs, n’est pas séparable d’une interrogation plus fondamentale sur le temps, le désir, entre la « caresse du temps » (celle de Lévinas) et la lumière de la caresse, de son inscription. Cette collaboration s’est prolongée par la présentation de la performance, étude, amour augmenté, de Fabrice Métais, en regard de L’oubli (février 2008).

ombres et murmures, éblouissement : du différé au direct
Présenté en installation, L’oubli reste du côté de la mémoire, de l’évanouissement, de l’éclat laiteux dans son opacité.
Présenté en projection, il retrouve la vivacité de l’instant. Et même plus, la séance peut être précédée d’une introduction en direct, où la lumière touche les spectateurs, les insèrent dans ce trou du temps.
Au Festival à l’échelle au Théâtre des Bancs Publics en 2007, un dispositif en direct a été tenté pour présenter sur scène une forme expérimentale avec un récit qui s’est voulu similaire à celui de L’oubli (acteurs : Anne-Claude Goustiaux, Marianne Houspie, Jonathan Bidot, Fabrice Métais).

théorie sentimentale
Comment la parole est-elle ici une faille sentimentale qui traverse le dire, et qui le dit ? N’y a-t-il pas encore un tour, un détour ou un retour de Lacan dans ces mots, ces grésillements de voix adressées depuis le vide d’un sujet qui se brise sur sa demande, et où fait retour le message inversé de l’autre ?
Mais l’image n’est-elle pas aussi comme un concept dur irréductible à un dire, si bien que les mots dits se troublent d’absence ?
Et les images, momentanées, buée et nébuleuses des corps, du décor, condensées par l’absence de temps qui augmente, ne touchent-elles pas l’indicible - sinon, à quoi serviraient-elles, les images, si on pouvait les dire, pourquoi en ferait-on ?
L’image serait un secret d’amour semé pour devenir une image d’image, et surtout, une image de mot. Amour et amur bizarre dans la contraction d’un imaginaire matérialiste, de sa consistance, de son insistance où un réel montre le bout de son nez, pirouette ou truc de magie du sujet et de sa boîte sans fond.