L’ANTIATLAS DES FRONTIÈRES [l’exposition au Musée des Tapisseries]

 

 

Musée des Tapisseries 28 Place Des Martyrs de la Résistance 13100 Aix-en-Provence.
Du 1er octobre au 3 novembre 2013, du lundi au dimanche de 10h à 12h30 et de 13h30 à 18h

 

toutes les infos sur antiatlas.net

L’antiAtlas des frontières constitue l’une des « étapes » du parcours Ulysses, événement majeur de Marseille-Provence 2013 porté par le Frac (Fonds régional d’art contemporain).
L’ensemble de la manifestation est co-produite par :
l’Institut Méditerranéen de Recherches Avancées (IMéRA),
l’École Supérieure d’Art d’Aix-en-Provence (ESAA),
le laboratoire PACTE (Université de Grenoble-CNRS),
le lieu de création La compagnie,
et Isabelle Arvers, commissaire d’exposition indépendante.

L’exposition “L’antiAtlas des frontières” est un projet construit en relation avec un processus de recherche consacré aux mutations du fonctionnement et du vécu des frontières au 21e siècle. Cette recherche s’est développée sur deux années, elle a rassemblé des chercheurs de différentes disciplines, de différents pays, mais aussi des artistes et des auteurs, dans une démarche profondément interdisciplinaire. L’une des caractéristiques de cette démarche a été le choix de ne pas opérer de hiérarchie préalable entre les formes de savoir, de faire se rencontrer des disciplines différentes, mais aussi de ne pas considérer les dimensions symboliques, culturelles ou les pratiques de création comme des épiphénomènes secondaires. Il s’est agi de réunir les différentes approches, celles des disciplines scientifiques, des acteurs de terrain, des artistes, comme des éléments indispensables à la compréhension de transformations qui ne touchent pas seulement à tel ou tel secteur de la vie sociale, mais aux représentations que nous nous faisons du monde dans lequel nous vivons et de nos propres identités.

L’exposition « antiAtlas des frontières  » vise à rendre sensible la réalité complexe de ces mutations. Associant des productions élaborées en collaboration entre des chercheurs en sciences humaines et en sciences dures, des professionnels et des artistes, elle propose aussi un véritable décloisonnement entre les champs de la connaissance. Cette “hybridité” conduit l’exposition “antiAtlas des frontières” à proposer plusieurs niveaux de lecture et de participation. Différents moyens d’accès aux contenus sont ainsi mis à la disposition du public : des œuvres dont certaines ont été créées pour l’exposition, des expérimentations interactives, des cartes, des témoignages, un espace de documentation transmedia. L’exposition trouve dans son site internet (antiatlas.net) une extension virtuelle. Ce site est aussi un espace de recherche et de ressources, un lieu de débat et de partage des connaissances et des expériences.



Escalade sécuritaire et technologique à la frontière

On a pu penser, avec la chute du mur de Berlin, que les frontières disparaissaient. Depuis, on n’a jamais autant construit de murs et de barrières. L’escalade sécuritaire aux frontières, sur terre, en mer, dans les airs et sur la toile, en Europe et dans le reste du monde, a radicalement transformé la nature des frontières et leur mode de fonctionnement. Dans le contexte du développement des flux de personnes, de marchandises et d’informations, les dispositifs de contrôle se détachent des territoires pour donner aux frontières des formes réticulaires, ponctiformes, ou même s’inscrire dans le corps des individus. C’est ce qu’il s’agit d’expérimenter au travers de Finger Print Maze de l’artiste Amy Franceschini. Donner son empreinte digitale pour ensuite pouvoir jouer dans le labyrinthe de notre identité. Ou nous faire prendre en photo à notre insu par les Paparazzi bots de Kenneth Rinaldo tout en nous plongeant dans la cartographie des frontières fermées de Stéphane Roziere ou en nous enfermant dans l’installation X Ray de Claude Chuzel.

Frontières, flux et réseaux

Les dispositifs de contrôle créent des disjonctions entre les flux de personnes, de marchandises et les mouvements financiers, ainsi que des disjonctions entre leurs niveaux de fluidité. Si les circulations des marchandises et des flux financiers sont facilitées, celles des hommes sont en revanche assujetties à des contrôles de plus en plus stricts. Ces dispositifs ont bouleversé et profondément réorienté les flux et les dynamiques migratoires. Ils ont enfin multiplié les drames humains aux frontières. RYBN avec son robot trader ADM9 nous invite à découvrir les flux financiers qui dépassent frontières et vitesse de la lumière, la carte dynamique des étrangers détenus d’Olivier Clochard nous permet quant à elle une prise de conscience du marché global de la rétention humaine.

Contrôles, espaces et territoires

Le durcissement du contrôle des mobilités, dans un monde où se développent des moyens de communication de plus en plus rapides, favorise la création d’espaces et de mondes asymétriques et décalés. Il s’agira ici de montrer comment les populations mobiles, mais aussi ceux qui décrivent leurs expériences (chercheurs et artistes) réagissent et s’adaptent en développant de nouvelles formes de sociabilités et de pratiques de l’espace. Les oeuvres exposées souligneront également les limites de la cartographie classique pour cerner les espaces vécus et reconstruits par les populations frontalières et mobiles. Tels Francis Alys se jouant de la ligne verte ou Till Roeskens proposant à des habitants de camps en Palestine de se réapproprier leur espace au travers du dessin.

Incorporation et biographisation de la frontière

En se complexifiant, la frontière tend à se disséminer, à se déployer au delà de son rapport au territoire pour s’inscrire jusque dans les corps. L’individualisation du contrôle et la définition de profils bio-sociaux et psychosociaux ne conduit pas uniquement à créer de nouvelles hiérarchies définissant des droits à la mobilité distincts entre les citoyens et les non citoyens. Elle provoque également une incorporation du contrôle et une “biographisation” de la frontière. Pour ne plus être identifiés ou fichés par l’intermédiaire de leurs empreintes digitales certains migrants n’hésitent pas à se brûler ou se limer les doigts ; d’autres entreprennent de transformer leur identité nationale, leur histoire personnelle et parfois leur identité sexuelle pour pouvoir bénéficier de programme de protection et d’assistance humanitaire, et ainsi ne pas être victimes de déportation. C’est le cas de Samira, personnage réel rejoué pour l’installation Emborders de Nicola Mai . Parce qu’il veut devenir femme, il doit fuir l’Algérie et obtient alors le statut de réfugié politique. Lorsqu’il souhaite revenir au pays, c’est à la transformation inverse qu’il procède afin d’obtenir des papiers et une nouvelle identité de chef de famille.



Détournements de frontières

L’État n’est cependant plus le seul acteur aux frontières. Les politiques migratoires et les systèmes de contrôle sont mis en œuvre dans le cadre de coopérations complexes entre les États et une multitude d’acteurs infra et supra-étatiques, publics et privés. De même, le renforcement du contrôle pousse les populations vivant aux frontières et celles qui les traversent à réajuster leurs activités, leurs parcours et leurs modes de passage. Faute de moyens, ces populations sont souvent contraintes de se tourner vers des individus ou des groupes spécialisés dans le contournement des obstacles physiques (murs, barrières, etc.), des systèmes de surveillances (radars, drones, systèmes biométriques), des réglementations juridiques (visas, systèmes de permis de déplacement, contrats de travail, etc.) ou encore des barrières virtuelles. L’escalade sécuritaire à la frontière ouvre donc toujours des opportunités pour des passeurs, des contrebandiers, des fabricants de faux papiers, mais aussi pour des agences spécialisées dans le recrutement d’employés étrangers, etc. En tirant profit de cette demande et des failles de ces systèmes, ces acteurs contribuent à faire émerger une économie sociale et politique complexe. Que ce soit pour l’étudier, la perturber ou encore mettre en lumière les dynamiques qui la structurent, les chercheurs et les artistes participent directement à cette économie. The Transborder Immigrant Tool imaginé par The Electronic Disturbence Theater, est une application d’aide aux migrants pour déjouer les contrôles à la frontière mexicaine. Le collectif Forensic Oceanography imagine quant à lui une application en ligne pour documenter de manière participative les morts des migrants en mer méditerranée.

un article de Marc Garret sur le site Furtherfield