Dalila Mahdjoub et Martine Derain

 

 

C’est un travail initié en 2003. La Direction de l’Architecture et du Patrimoine et HorslesMurs, centre de ressources des arts de la rue, avaient proposé à la Compagnie de participer à un dispositif expérimental appelé « Chantiers urbains », qui offrait un financement permettant de « conduire sur un territoire une recherche urbaine menant à un projet de création ». Notre attention s’est portée sur la construction, à quelques mètres de l’atelier, d’une résidence Sonacotra, qui semblait contredire la politique menée jusqu’à présent dans le quartier. Belsunce, lieu de passage des travailleurs venus du Maghreb, devenu lieu de séjour, fait l’objet depuis plus de 10 ans d’une réhabilitation visant à « diversifier la population », une réhabilitation parfois appelée « reconquête » [1] Et la Sonacotra héberge ceux qu’on appelle les « plus démunis » et les travailleurs aujourd’hui retraités. Nous avons cherché pendant plus d’une année [2], puis présenté notre projet à la Sonacotra, qui l’a accepté [3]. La construction de la résidence initialement prévue courant 2004 a démarré en février 2006. Elle a ouvert ses portes en février 2007 et son inauguration officielle est prévue en juin, après les législatives.

 

La vie des travailleurs immigrés est une histoire immense, bien trop grande pour nous, qui ne sommes pas historiennes, et nous l’avons simplement regardée au travers de l’habitat qui leur a été spécifiquement destiné, le foyer, pensé comme un logement temporaire pour des travailleurs temporaires, et cas particulier de la politique du logement ouvrier. Nous voulions l’interroger aujourd’hui, au moment où ce type de logement s’ouvre à tous les « démunis », sans distinction de nationalité.

Travailler

Marseille « porte de l’Orient » et « porte de l’Europe », « la seule porte, c’était la France », dit encore un résident : ici, les questions de la place de l’ouvrier dans la ville et dans la nation sont traversées par l’histoire coloniale. Il y avait au sortir de la guerre, au Fort Saint-Jean, le baraquement du ministère du Travail et de la sécurité sociale ; il y avait l’ATOM [4], Aide aux Travailleurs d’Outre-Mer, une association fondée par des armateurs et industriels marseillais qui accueillait les travailleurs venus du Maghreb, à la gare Saint-Charles, à Arenc et Marignane ; ils partaient ensuite sur les chantiers et dans les usines : « Le baraquement du ministère représentait tour à tour la porte d’entrée et la porte de sortie pour tous les Nord-Africains venus chercher en France un emploi que ne peuvent plus leur assurer les employeurs de nos trois départements d’Outre-Mer » [5], lit-on en légende de cette image parue au début des années 50 dans la revue Détective. Sur les photographies de M. Keussayan [6], dont le studio était installé rue Bernard du Bois, entre port et gare, on voit les travailleurs qui, après leurs photos d’identité, se faisaient photographier en costume, parfois avec un livret de caisse d’épargne et des billets à la main pour envoyer des nouvelles à leur famille restée au pays.

Habiter

La Sonacotra, à l’origine Sonacotral (Société nationale de construction pour les travailleurs algériens) fut créée sous l’égide du ministère de l’Intérieur en 1956. Son action relevait d’une triple logique : gestion de la force de travail, contrôle social, mais aussi solidarité nationale, elle déclarait vouloir procurer aux travailleurs originaires d’Algérie des conditions d’habitation analogues à celles des travailleurs métropolitains. Les normes de logement furent pourtant abaissées. Il y a encore aujourd’hui environ 8 000 chambres de 4,5m2, et les foyers-dortoirs construits près des centres de production étaient des espaces de relégation spatiale, sociale et politique : « Les foyers de travailleurs migrants ont été majoritairement construits à l’écart des centres-villes et des voies de passage ou de circulation des citadins. Les travailleurs immigrés et leurs lieux de résidence étaient placés hors du champ de visibilité et donc de préoccupation des administrations » [7].
Depuis 1994, les foyers-hôtels sont devenus des « résidences sociales » accueillant ceux qu’on appelle « les plus démunis », « qu’il s’agisse de jeunes couples, familles en situation difficile, de célibataires, de nationaux, d’immigrés ou de réfugiés » [8]. Elles sont parfois installées en centre-ville. M. Rebuffel, directeur général de la Commission Interministérielle pour le Logement des Immigrés, évoquait les difficultés rencontrées lors de la création de ces résidences : « Quant aux difficultés, j’en vois essentiellement une : l’éventuelle réticence des élus, qui ne sont pas toujours enclins à accorder des permis de construire pour le logement des travailleurs immigrés, ni même parfois pour une résidence sociale. Or, pour améliorer la situation de ces personnes, il faudra bien construire. Il ne s’agit pas d’imposer quoi que ce soit, il s’agit de convaincre les élus qu’il n’est souhaitable pour personne de laisser perdurer des immeubles dégradés, que les résidents des foyers sont des habitants à part entière des villes et des quartiers, qu’ils souhaitent y vivre tranquillement et dignement » [9]. Malgré ces difficultés, la Sonacotra est maintenant propriétaire de 25 foyers à Marseille dont 11 à Belsunce, installés dans des immeubles anciens. La construction d’une résidence au 35 de la rue Francis de Pressensé, en plein centre-ville, « est un programme exceptionnel », elle est « la vitrine de l’entreprise aujourd’hui », affirme la Sonacotra [10] ; « il s’agit d’une avancée », précise Gilles Ascaride [11].

Notre projet : deux gestes simples

une installation pérenne, comme une balise temporelle, une petite archéologie
« Je suis chez moi dans la chambre, d’accord, mais pas dans la France, sinon je ne suis pas chez moi » dit un résident [12]. Nous avons enfoui sur le seuil de la résidence — là où les hôtes souhaitent la bienvenue, là où les choses se renversent, dit un proverbe kabyle — mais en les laissant affleurer près de la surface, deux portes de chambre du premier foyer construit en France en 1959, Le Parc, à Argenteuil [13]. Elles sont placées dans un simple coffrage en béton brut, protégées par un plancher-verre. Articulées sur l’axe de la porte de la nouvelle résidence, elles forment des angles : la première, un angle grand ouvert — nous l’appelons « porte de 1956 », grande ouverte pour le travail. La seconde, nous l’appelons « porte de 1974 », forme un angle aigu, comme entr’ouverte : Lionel Stoleru affirmait en 1977 à propos de ses mesures « d’aide au retour », prises à la suite de l’arrêt de l’immigration décidé en 1974 : « Les mesures qui viennent d’être prises sont conformes à cette ligne directrice : on ne met personne à la porte, mais on ne laisse plus la porte grande ouverte comme auparavant. » [14] La porte de 74 se refermant pose alors radicalement la question du « chez-soi », les travailleurs doivent « choisir » : rester ou partir. « Ni il s’en est allé ni il est resté, ni il est resté, ni il s’en est allé », chante Sliman Azzem... Deux plaques informatives (dates symboliques, origine) sont placées sur les tranches des portes. L’entrée du sas est en verre, l’installation est visible/perceptible depuis la rue.

une publication, comme en regard de l’enfouissement des portes, ou comment sortir du sas
Elle reprend les informations consignées par les gérants dans l’unique registre papier de Parc : longues listes des numéros de chambres, dates d’entrée et de sortie, métiers de ceux qui, venus à 20 ans de M’Sila et de Sétif, de Ghardaïa ou d’Oujda, ont vécu entre ces portes, quelques jours ou parfois toute une vie. Le Parc 2 — c’est le nom que nous avons proposé pour le nouveau bâtiment de Belsunce — contient l’histoire de Parc, le premier foyer nous mène à la dernière résidence : une porte s’ouvre et c’est un logement provisoire encore, « une solution d’attente » [15], cette fois pour des gens qui n’ont pas de travail et sans distinction d’origine. Les premiers foyers ont été comme une « assignation à résidence » [16], où les travailleurs étaient hébergés dans l’attente de leur retour ; ils ont souvent été un piège, par manque d’une offre alternative de logement. Qu’en sera-t-il pour les résidents actuels ? Un logement temporaire peut-il être encore aujourd’hui la seule solution, quand le nombre des « bénéficiaires » du RMI ne cesse d’augmenter ? La Sonacotra a changé de nom le 23 janvier : elle s’appelle désormais Adoma et propose un logement temporaire à « ceux qui ne peuvent accéder à un logement social ou traditionnel », à ceux qui sont « confrontés au chômage et à la précarité » et aux travailleurs aujourd’hui retraités. Pas de chez-soi pour les « pauvres » ? Combien de temps les résidents actuels devront-ils attendre une maison comme les autres ? La maison qui seule permet d’être dans le monde en face des autres — un coin du monde — pour habiter la ville et la cité. Des maisons pour les chômeurs et les manœuvres et les ouvriers ? Une utopie ?
Quelques exemplaires de la publication, ouverts, sont accrochés à l’intérieur du sas — le sas, cet espace entre deux, ni dedans ni dehors — et proposent les listes et quelques clés de lecture des portes. Et hors du sas enfin, dans la ville, accessible à tous, la publication, vendue à prix coûtant, est diffusée en librairie et auprès des Éditions La courte échelle/transit. Chaque lecteur activera ainsi par sa lecture les vies individuelles et une histoire collective : interroger le passé pour animer les passions du présent, la passion de l’égalité ?

Martine Derain, mai 2007


Merci à Gilles Ascaride, Pierre Bordaraud et Gilles Detilleux, ainsi qu’à Jean-Luc Baillet, Ruedi Baur, M. Benyahia, M. Bourdelon, Christine Breton, Alain Castan, Centre Ville Pour Tous, M. Choquet, La Compagnie, Frédéric Crépin, Marc Crescente, Philippe Délis, Thierry Durousseau, Patrick Genty, Jérôme Gerber, M. Greco, M. Hezzam, M. Mahdjoub, Bruno Marmiroli, Patrick Marot, Muriel Modr, Bernard Montcoudiol, Claire Neiva, Anna Nowak, MM. Ben, Djamel, Franck, Faouzi, Gérard, Jean Lucas, Jérôme Steve, Jonathan Kuszuski, Mamadou, Nicolas Fons, Pierre Russo, Raymond et Renaud, Geneviève Petauton, Joël Philibert et Didier Rogeon, Marie-Noëlle Rosenweg, Mathieu Rouault, M. Roumagère, Guido Vanderhulst, Emmanuelle Vernin et Claire Warren.

Projet initié à La compagnie, 19 rue Francis de Pressensé [dans le cadre d’un dispositif de la Direction de l’Architecture et du Patrimoine géré par HorsLesMurs] et porté par l’association commune, avec le soutien du FASILD et de la Drac-Paca [Identités, parcours & mémoire], de La compagnie, de la Ville de Marseille et de la Politique de la Ville. La Sonacotra a accepté le projet et s’est engagée sur la vie de l’œuvre.

Dalila Mahdjoub et Martine Derain | 2003-2007


[1Belsunce occupe une place modeste dans la ville, 13 000 habitants pour un total de 800 000 environ, c’est un tout petit territoire, mais qui tient une place essentielle dans les représentations que la ville se fait d’elle-même. Sa réhabilitation est un enjeu d’importance aux yeux de tous les élus, qui tient à la fois à son emplacement au cœur de la cité et à son histoire. Sa réhabilitation est une vieille obsession et porte un rêve de centralité « conforme » : Marseille est en effet l’une des dernières villes européennes avec une centralité populaire. Depuis le début du XXe siècle, de nombreux plans d’urbanisme se sont succédés. Le projet de Centre directionnel de Gaston Defferre, dans les années 70, proposait déjà la « reconquête » du centre-ville, pour en faire un centre-ville tertiaire. Sur la politique de réhabilitation du centre-ville, consulter http://www.centrevillepourtous.asso.fr

[2D’un seuil à l’autre a donc été un temps de rencontres. Pendant la recherche et la création : avec Gilles Ascaride, sociologue et écrivain, auteur avec Salvatore Condro d’une thèse sur les conditions de logement des travailleurs aujourd’hui retraités (voir note 9). Une lecture de l’un de ses textes alors inédit, Attention Centre-Ville, publié ensuite chez l’Ecailler du Sud avec notre soutien, a eu lieu à La compagnie. Réemployant des fragments de sa thèse sous une forme comique, il pose des questions graves : « A qui appartient la ville ? La cité en général ? Certains peuvent-ils en disposer et pas d’autres ? Y a-t-il des habitants illégitimes ? » Avec les membres du Copaf ensuite, le Comité pour l’avenir des foyers, installé à Paris. Puis, pendant la construction de la résidence, avec des vieux messieurs de Belsunce et les ouvriers du bâtiment. Une Sortie de discours, rencontres critiques organisées par Paul-Emmanuel Odin, a eu lieu à La compagnie en juin 2006. Enfin, très récemment, une rencontre avec Grégoire Keussayan, propriétaire du Studio Rex, rue Bernard du Bois, qui depuis les années 50, a photographié les habitants de Belsunce. Nous avons ensemble alerté les archives municipales, des centaines de plans-films ont été acquis et seront préservés : des centaines de photographies précieuses, mises en scène par les travailleurs eux-mêmes, qui envoyaient ainsi de leurs nouvelles à leur famille restée au pays.

[3Après l’accord de principe, une convention de réalisation de l’œuvre a été établie en février 2005 avec la Direction nationale de la Sonacotra. La réalisation de l’installation a été portée par l’association Commune, spécifiquement dédiée à la création pour l’espace public.

[4L’Association d’Aide aux Travailleurs d’Outremer a été fondée en 1950, à la suite d’une enquête faite par le Secrétariat Social de Marseille. Un entretien avec le directeur de cette association, association paraministérielle devenue ADRIM (Association pour le développement de Relations Intercommunautaires) a eu lieu en avril 2004 autour des archives de l’association, volontairement détruites.

[5C’est un baraquement dont il ne reste aujourd’hui aucune trace. Revue Détective, 1951.

[6Cf. Note 3.

[7Les foyers dans la ville, Foyers de travailleurs migrants et politique de la ville, DIV, FAS, CDC 1999

[8Libération, 11 mars 1994

[9Revue Horizon, Sonacotra.

[10M. Bourdelon, Sonacotra Marseille, août 2003 et M. Crépin, gérant des foyers de Belsunce, avril 2007

[11Gilles Ascaride et Salvator Condro, Précarité à tous les étages, essai d’analyse du traitement public d’une population particularisée : les “isolés” du centre-ville de Marseille, thèse de sociologie Université Aix-Marseille I, UFC Civilisations et humanités, 1999.

[12Marc Bernardot, Une politique de logement : la Sonacotra (1956-1992). Thèse pour le doctorat en sciences sociales, sociologie, sous la direction de Mme le professeur A.M. Guillemard, Université de Paris-Panthéon-Sorbonne, 1997

[13Le foyer du Parc devenu résidence du Parc a été réhabilité en 2006. Ses 129 chambres ont été transformées en 50 studios autonomes et 32 studios avec cuisine collective. Les portes enfouies sont d’origine et proviennent des chambres d’un appartement du rez-de-chaussée, récupérées à l’occasion de la réhabilitation. Ce sont des portes isoplanes standard, produites en millions d’unités.

[14Journal des débats de l’Assemblée Nationale, séance du 5 octobre 1977.

[15Michel Fiévet, Le livre blanc des travailleurs immigrés des foyers. Du non-droit au droit. Ciemi, L’Harmattan, 1999

[16Cf. Note 11.