BRUIT DE FOND / GAZA-JOURNAL INTIME 2

 

 

Taysir Batniji construit à la compagnie, deux installations qui seront inaugurées le mardi 13 novembre (vernissage à 18 h) et qui marqueront le début du 1er Congrès des artistes non-alignés.
Ouverture du mercredi au samedi de 15h à 19h (jusqu’au 24 novembre).

 

BRUIT DE FOND
de Taysir Batniji
Installations et projection vidéo (Palestine, 2007)

« Depuis quelques années, les notions de vide, d’absence et d’arrachement sonnent comme des récurrences dans mon travail. Je m’attarde tout particulièrement sur la représentation de la disparition, disparition des êtres et dégradation des formes de représentations, elles-mêmes vouées à disparaître. » Taysir Batniji

« En lieu et place d’un exposé précis des puissances objectives qui produisent l’enfermement et génèrent l’exaspération autant que la lassitude ou le désespoir des Gazaouis, Taysir Batniji invente une configuration plus silencieuse et discrète des tensions et des résistances à l’œuvre sous le bruit des apparences. » Catherine David.

Taysir Batniji présente à la compagnie deux nouvelles installations faisant partie d’un ensemble de pièces réalisées récemment. Dans la première, Bruit de fond, il se met en scène comme témoin des bombardements à Gaza. Sous son apparence impassible, on peut lire l’horreur qui en fait le traverse. Il propose ensuite un abri militaire, fait de sacs et valises de voyage où sont montrées des images de la vie quotidienne — et la projection de la vidéo Transit, réalisée en 2004 à la frontière entre Gaza et l’Egypte. Son style elliptique, fragmentaire, instille des images subjectives, béances intuitives et cris muets allant à l’encontre de l’information spectaculaire des médias.


A propos de Bruit de fond (2007 — 17’44’’), autoportrait vidéographique, Taysir Batniji écrit : « Je me filme en plan fixe avec le bruit des obus tombant sur Gaza en arrière-fond. Mon idée de départ était de me montrer imperturbable ou indifférent en rapport au bombardement — je ne bouge pas un cil. J’ai fait plusieurs tentatives sans succès parce que je n’arrivais pas à tenir longtemps. Finalement, j’ai décidé de montrer toutes ces tentatives ratées... Sans aucun montage. Au milieu de cette vidéo qui dure environ 15 minutes, il y a un passage vide d’environ 7 minutes, parce que j’avais oublié que la caméra tournait toute seule alors que j’étais hors-champ... Maintenant, l’idée est de montrer cette vidéo sur un écran/mur, et de l’autre côté de celui-ci, un extrait d’une interview avec Dan Halutz, Commandant de la Force Aérienne israélienne entre 2000 et 2004, que j’ai trouvé dans un journal sur Internet. »

« Je voyais avec stupéfaction et effroi les centaines de bombes tomber sur la colline. J’avais observé le village à travers de bonnes jumelles et j’avais été émerveillé par sa beauté de son site de ses maisons aux toits de tuiles rouges... Les oreilles pleines de cris de terreur de gens fuyant en tout sens, je pensais que la quantité de bombes et d’explosifs utilisés était vraiment trop grande... Je faisais un calcul rapide, pour chaque terroriste, les canons avaient tiré douze obus de 155 mm, outre plus de 20 tonnes de T.N.T. lancées par les avions... » [...] « Je dors bien la nuit [...] Ce que je ressens quand je lâche une bombe ? Simplement une légère secousse dans l’aile (de l’avion) quand on fait partir la bombe. »


« A propos de la seconde installation, Gaza — journal intime #2 (2007 - 14’5’’), contrairement à la première version (Gaza — journal intime #1), succession d’images fixes enregistrées à Gaza entre 2000 et 2001 et ponctuées d’une courte séquence en mouvement (le plan rapproché d’un hachoir de boucher coupant la viande), Gaza — journal intime #2 est uniquement constituée de séquences en mouvement collectées à Gaza, au hasard de mes pérégrinations quotidiennes de 2001 à 2006. Mais, si ces nouvelles images ne sont pas fixes, elles n’en sont pas plus mobiles pour autant. L’impression d’immobilité est en partie renforcée par l’utilisation du ralenti, mais elle est davantage inhérente aux scènes filmées, « actions peu » ou moments de vie où il ne se passe presque rien : le passage d’une voiture le long d’un mur délimitant une colonie, la contemplation de la mer, un mariage, quelques instants d’après-midi d’été gazaoui, chauds et mélancoliques, que l’on passe à lire un journal, écouter la radio, faire une sieste, où l’on s’invente une activité un peu vaine, dépoussiérer un papier à dessin laissé au mur depuis un an, en attendant que le temps se raffraîchisse... et, pour bruit de fond, le va-et-vient des F16 israéliens qui sillonnent inlassablement le ciel... »

Cette vidéo sera présentée au sol ou sur une valise à l’intérieur d’un abri, comme un abri militaire, sauf que celui-ci sera fait de sacs et de valises de voyage.


Transit (Projection — 6’30’’ — 2004)

« La vidéo Transit, réalisée clandestinement entre la Caire et Rafah en 2003-2004 alors que j’étais moi-même voyageur, retrace le parcours imposé aux Palestiniens qui souhaitent se rendre à Gaza ou en repartir. Les images que j’ai enregistrées à la frontière avec l’Egypte décrivent un fragment du quotidien palestinien dans lequel ces personnes subissent l’immobilisation, l’attente, la suspension du temps et de l’action (une sorte d’état de comas). Filmer ou photographier cet endroit était, pour moi, un moyen de témoigner de cette réalité trop peu documentée, une manière d’agir ou de résister face à cette situation où l’attente est la seule occupation.

Filmer ou photographier dans les lieux de passage entre l’Egypte et Gaza est interdit. Transit, réalisée en septembre 2004, reflète les conditions de la difficile, voire de l’impossible mobilité des Palestiniens aujourd’hui. En effet, depuis quelques années, et surtout depuis le déclenchement de la seconde Intifada en 2001, Rafah est la seule voie d’entrée ou de sortie du territoire pour les Gazaouis. Dès l’arrivée à l’aéroport du Caire, les hommes voyageant seuls ; ils ne sont pas autorisés à se déplacer librement en Egypte, ils sont extraits de l’ensemble des passagers et gardés sous surveillance dans des locaux au sous-sol de l’aéroport jusqu’au matin, heure du départ d’un car escorté à destination de la « frontière » palestinienne sous contrôle égypto-israélien. Après presque six heures, les Palestiniens rejoignent les hommes et les femmes (tous âges confondus) et les enfants qui attendent déjà à Rafah. Le nombre d’entrées par jour étant arbitrairement limité par les forces israéliennes, les voyageurs s’entassent côté égyptien de la frontière. Alors commence l’attente, qui peut durer d’une journée à des semaines parfois...

Transit s’inscrit dans une réflexion que je mène depuis 1997 sur les notions de déplacement et de voyage, involontaire ou volontaire. Je m’intéresse tout particulièrement à la situation d’entre-deux : entre-deux identitaire, entre-deux culturel... Sans titre (valise(s) et sable, 1998), Une fenêtre en voyage (1999). Enregistrement du déplacement saccadé (ralenti) d’un ferry chargé de voyageurs à travers l’écran de ma caméra : Départ (2003). Apparaissant et disparaissant depuis et dans un fond blanc saturé, sans repères géographiques de lieu de partance ou de destination autre que le son de la mer, les silhouettes floues des voyageurs flottent en plein "non lieu". Suspension de la vie, situation de méditation, incertitude de l’origine et du "devenir". Puis Transit. Plus localisée, cette vidéo correspond, en quelque sorte, à un travail de contre-information sur la frontière égypto-israélo-palestinienne, Rafah, très peu médiatisée à l’échelle globale et à la une de l’actualité à l’échelle locale. Vidéaste non autorisé, voyageur parmi les voyageurs, je me distingue du photojournaliste ou du photo-reporter travaillant pour un pouvoir ou une idéologie. Le travail de montage des images fixes maladroitement cadrées, qui se succèdent lentement, et où rien ne se passe — que l’attente des voyageurs —, contrecarre aussi l’événement "spectacularisé" généralement traqué par les émissaires des mass médias. Néanmoins, de l’intérieur, je tente de documenter une actualité, celle des Palestiniens (et des autres) qui tentent quotidiennement de passer une frontière rendue hermétique par la puissance d’un contrôle militaire. »

Taysir Batniji, 2004 (texte mis en forme par Sophie Jaulmes)

- Plus de travaux sur le site personnel de Taysir Batniji